
Pastorale du monde du travail : Un nez rouge pour être soi-même
« Si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »
Dans Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry parle ainsi du temps, de l’attente et de l’élan d’avancer, sans se presser. Cet été, cette phrase pleine de sagesse est devenue le fil rouge poétique d’un atelier de clown proposé durant une semaine par la Pastorale du monde du travail (PMT) de l’Église catholique romaine-Genève.
Marcher vers une fontaine, donc. Mais surtout : prendre le temps, choisir une direction, la suivre comme un sens qui se dessine, demeurer attentif à ce qui se passe, goûter le moment et le partager.
Une dizaine de participantes et participants se sont retrouvés autour de Myriam Fonjallaz, artiste clown formée au théâtre et chargée de ministère à l’Église protestante de Genève, pour une semaine plutôt intense.
« Les pieds bien plantés au sol, pour être stable et confortable. Je respire et j’imagine que mon empreinte au sol prend plus de place, se répand autour de moi. Je m’assieds dans mon bassin. J’écoute ce qui se passe, je suis présente et je respire. Je m’accueille, comme une amie de longue date.»
Le clown commence donc… par un temps de pause, de dépose.
Jouer très sérieusement
Pour Myriam, le jeu est la porte d’entrée. « C’est mon fil conducteur. Je m’appuie sur la dimension ludique, sur le plaisir, sur le relâchement du contrôle » pour accompagner les personnes vers la posture intérieure du clown. Petit à petit, les participantes vont pouvoir s’exercer à « lâcher le mental pour aller vers le ressenti ». Il ne s’agit pas de fabriquer un personnage ni de réciter un texte. Le geste vient, parfois de manière totalement spontanée. On l’observe, on l’écoute, on se demande ce qu’il raconte.
Première proposition, cet après-midi-là : créer une machine de Tinguely (sculpture mobile) tous ensemble.
Chacun rejoint le centre du cercle pour ajouter un mouvement et un son, éléments de la sculpture. Petit à petit, la machine prend forme, s’anime, grince et devient progressivement collective. Je suis l’une des pièces d’une œuvre collective, j’ai ma place, unique et nécessaire, à l’ensemble.
D’autres propositions suivent au fil des jours, avec à chaque fois, la même invitation : être là, vraiment présent, ouvert aux émotions qui affleurent.
« Tout devient événement si on y prend garde ! »
Puis vient le moment d’entrer en scène. Le clown, derrière son nez rouge apparaît. Une chaise placée entre les rideaux devient… un évènement extraordinaire. Le clown la découvre, l’observe et s’en approche. S’agit-il d’un trésor inattendu, d’un obstacle à contourner, de l’enjeu d’une rencontre potentielle avec un partenaire de jeu ?
« L’idée, ce n’est pas simplement de faire quelque chose parce que c’est rigolo. Il y a plein de manières de comprendre et de vivre ce qui se passe, de se raconter ce que l’on vit », explique Myriam.
Le public, constitué des autres participants, devient alors essentiel. Un rire surgit ? Une émotion apparaît ? Les clowns sont invités à s’arrêter, à partager au public ce qu’ils vivent, le temps suspendu d’un regard, avant de poursuivre.
Et il faut continuer. Traverser la scène jusqu’au bout. Les clowns défilent seul, à deux et même à trois. Les enjeux se dessinent, évoluent au fil des rebondissements.
« Magnifique, magnifique, ne changez rien. Pour nous, avec votre regard », insiste Myriam. « C’est super ! Tout ce qui attire votre attention, vous vous arrêtez, vous le regardez et vous nous montrez ce que ça vous fait vivre », dit-elle, en interpellant Madame en Rose, qui s’avance sur la scène, comme subjuguée par la surprise d’être là. Et puis, une fois vers le deuxième rideau, offrir au public un dernier regard, comme une respiration, avant de s’éclipser, jusqu’à la prochaine fois.
Quand le clown ouvre un espace de liberté
Pour Brigitte Mesot, responsable de la PMT, l’expérience de cet atelier rejoint profondément la vocation de la Pastorale du monde du travail.
« Ce que Myriam dit du clown et de l’atelier, nous le vivons ou essayons de le vivre au sein de la PMT : prendre conscience qu’il est possible de choisir la Vie malgré les tuiles sur la tête, c’est gagner en liberté intérieure. Qu’est-ce que je fais de ce qui m’arrive, sur ce chemin qui mène à la fontaine ?
Cela se joue déjà au sortir des coulisses, au moment d’entrer sur scène. Il y a un choix à poser, une forme de discernement à exercer, des obstacles à considérer, à franchir ou à contourner… Et cette expérience peut faire écho à bien d’autres situations de la vie : un rendez-vous difficile, une relation dans laquelle on ne sait plus très bien comment réagir.
La démarche proposée par Myriam est précieuse, simple et touche en profondeur. » Elle peut rejoindre des personnes qui ont vécu des situations professionnelles douloureuses et qui prennent part à la PMT.
« S’avancer sur le chemin du clown, comme nous le faisons avec Myriam, sans analyse, sans objectif de développement personnel, mais en se situant ailleurs, en puisant au plus profond de soi-même, permet de voir comment on peut mettre quelqu’un au contact de ses potentiels. »
Le clown offre alors un petit pas de côté, un regard différent sur ce qui se passe.
Pour Myriam, le clown permet de se rapprocher d’une part intime et fragile de soi, à laquelle on n’a pas toujours accès dans notre quotidien. « Plus je suis en lien avec cette fragilité, avec mon humanité profonde, plus je m’ouvre à la rencontre avec l’humanité des autres, surtout si je l’accueille avec délicatesse. »
Le rire du public participe lui aussi de cette rencontre. Il ne s’agit pas d’un rire de moquerie, mais d’un « rire avec ». Le clown ose vivre une maladresse, un imprévu, une difficulté et l’offre au regard des autres. Le public est comme touché de la générosité du clown. Quelque chose d’essentiel se partage. « Être de façon alternée sur scène et dans le public est une dynamique magnifique », remarque Brigitte.
Des coulisses à la fontaine
À la fin de de chaque session, les participants partagent un texte de Francine Carillo (Vers l’inépuisable, 52 traversées pour 52 semaines) en lien avec un verset biblique et leur ressenti de la journée.
L’une dit avoir apprécié les consignes, parce qu’elles donnaient une direction tout en l’invitant à faire confiance à ses intuitions.
« Sortir des coulisses est toujours un défi », confie une autre.
Une autre participante retient la qualité du silence : « Pas un silence vide. Un silence habité.» « C’est énorme ce que j’ai pu vivre », s’exclame un autre.
Et puis il y a cette remarque : « Je découvre à quel point c’est difficile de se cacher derrière un petit nez rouge. »
C’est peut-être là tout le paradoxe du nez de clown : un masque si petit, qu’il cache tout autant qu’il révèle.
À la fin de la semaine, en guise de bilan, chacune et chacun est invité à partager avec les autres le « trésor » reçu, avec un mot et un geste. Complicité, respiration, rencontre, instant présent, ancrage, sourire rayonnant, attention à l’autre, audace…
Des mots qui, finalement, racontent peut-être une seule et même expérience : celle d’avancer ensemble, pas à pas, vers davantage de présence à soi, aux autres et à la vie.
La PMT entend poursuivre cette exploration durant l’année, également avec d’autres propositions, comme un atelier de théâtre, avec Laurent Ciesielski, co-modérateur des Unité pastoral Eaux-Vives/Champel et La Seymaz, également metteur en scène et participant à l’atelier clown de la PMT.
Texte et images SD&C-ECR, août 2026


