
ABUS : IL N’EST PAS L’HEURE DE TOURNER LA PAGE
Le 5 mars 2026, l’Église catholique romaine à Genève organisait une soirée de projection et de débat autour du documentaire « La Fronde, une odyssée restauratrice ». Le film donne la parole à Isabelle Duriaux, victime d’abus sexuels commis par un prêtre.
À l’heure du débat, animé par Fabien Hunenberger, journaliste et directeur de Cath-Info, Isabelle Duriaux parle calmement. Devant elle, une assemblée attentive. À ses côtés, l’évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Charles Morerod, le réalisateur du film Pierre Pistoletti et la théologienne Marie-Jo Thiel, connectée à distance.
Abusée à l’âge de huit ans par un prêtre, Isabelle Duriaux n’a pris pleinement conscience de ce traumatisme que bien plus tard. « La ressouvenance est arrivée vers mes soixante ans ». Elle ajoute, « j’ai compris que toute ma vie avait été entremêlée par ce viol. »
Aujourd’hui âgée de 70 ans, autiste asperger, elle raconte le vertige provoqué par cette prise de conscience tardive. « Je me rends compte que je n’ai pas vécu ma vie, ce prêtre par son crime me l’a volée, me l’a massacrée. »
Pendant des décennies pourtant, elle a travaillé comme infirmière, élevé ses enfants et mené une existence active et créative. « Bien sûr, il y a eu Isabelle infirmière, Isabelle mère de famille. Mais j’ai élevé mes enfants seule, parce que la vie de couple était très compliquée. »
Derrière cette vie sociale, il y avait un combat invisible. « Ma nature profonde est imprégnée d’une nostalgie rampante, d’une anxiété chronique, d’un sentiment d’injustice tenace, aussi, j’ai adopté le camouflage inconscient à savoir celui de me revêtir du masque de la femme et mère forte, heureuse, patiente, attentionnée, à l’écoute, épanouie. »
« Vous m’avez accueilli »
Assis à côté d’elle, Mgr Charles Morerod écoute attentivement. Il évoque l’impact des rencontres avec les victimes et se souvient de sa première discussion avec Isabelle Duriaux.
« La première fois que nous nous sommes rencontrés, nous avons parlé pendant trois heures et demie. Ce qui m’a frappé, c’est que plus tard, lorsque nous nous sommes croisés par hasard dans un train, vous m’avez accueilli avec bienveillance. Alors que vous auriez bien des raisons d’en vouloir à l’Église. »
Depuis son entrée en fonction comme évêque, il dit avoir rencontré plusieurs victimes d’abus.
« J’ai dit un jour que c’est grâce aux victimes que j’avais compris certaines choses », reconnaît-il, mais pas tout.
Il raconte l’histoire d’une femme victime avec laquelle il avait noué un dialogue. » Elle semblait avoir une vie épanouie. Et puis un jour elle m’a dit : “Chaque fois que je vous rencontre, je revis ce que j’ai vécu. Je suis malade deux semaines avant et après. » Là encore, « je n’avais pas bien compris », observe-t-il humblement.
Des blessures qui ne disparaissent pas
Isabelle Duriaux confirme combien le traumatisme peut surgir à tout moment. « Il y a une apparence de vie, mais il y a toujours un fond de mélancolie. » Les souvenirs peuvent ressurgir de manière brutale. « Il suffit d’un détail : une odeur, une image, une célébration à la télévision… et je revis vraiment l’abus » Parler est important, dit-elle. Mais ce n’est jamais simple.
« Quand j’en parle, cela m’aide à mettre à distance. » Mais parfois, « je redeviens la petite fille violée dans cette cure ».
Passer de victime à témoin

Mme Marie-Jo Thiel ( à l’écran), Mgr Morerod, M. Pierre Pistoletti et Mme Isabelle Duriaux
Pour la théologienne et éthicienne Marie-Jo Thiel, ce témoignage illustre un passage essentiel.
« Vous avez fait un travail extraordinaire », dit-elle en s’adressant à Isabelle Duriaux.
Dans les travaux menés en France sur les abus dans l’Église, un concept revient souvent : le passage de victime à témoin*. « Ce n’est pas évident de témoigner. Vous avez accepté de participer à ce film, vous avez rencontré la commission CECAR**, vous avez rencontré l’évêque… Tout cela demande un courage immense. » Témoigner, toutefois, ne signifie pas effacer le traumatisme. « Les flashs peuvent revenir toute la vie. Mais vous êtes aussi devenue témoin. »
Tout commence par un abus de pouvoir
Pour Marie-Jo Thiel, la question des abus sexuels dans l’Église ne peut être comprise sans regarder les structures de pouvoir. En général, tout commence par un abus de pouvoir ou un abus spirituel.
Dans l’institution ecclésiale, explique-t-elle, les relations asymétriques sont nombreuses : entre prêtres et fidèles, entre hommes et femmes, ou encore dans la structure hiérarchique elle-même. Ces asymétries ne conduisent pas automatiquement à des abus. Mais elles peuvent créer un terrain propice.
« On passe d’une asymétrie hiérarchique à une asymétrie de pouvoir au nom de Dieu ou de l’Église. » Une dérive qui peut conduire à une emprise profonde. « Cette emprise fait que vous n’avez pas pu parler pendant cinquante ans. Votre corps, lui, a gardé la mémoire. »
Une spiritualité blessée
La blessure touche aussi la foi. « On m’a pris ma communauté », confie Isabelle Duriaux.
Elle explique avoir quitté l’Église et s’interroger aujourd’hui sur sa capacité à retrouver une relation spirituelle. « J’essaie d’aller à l’église… mais cela ne marche pas. Je pleure. »
Le modérateur évoque un « vol de spiritualité ». Marie-Jo Thiel acquiesce. « Quand le spirituel est atteint, c’est le cœur de l’existence qui est touché. C’est la relation à Dieu, le sens de la vie. Et quand cela est blessé, il y a comme une forme de mort intérieure. »
« Qui prend soin de nous ? »
Au fil du débat, Isabelle Duriaux adresse aussi une question directe à l’institution ecclésiale. Elle reconnaît les démarches entreprises, mais souligne un manque. « Il y a une différence entre entendre et écouter. » Elle dit avoir parfois eu le sentiment d’être entendue, mais pas réellement accompagnée. « Une conférence sur l’eau ne va pas atténuer ma soif. » Ce qui manque, selon elle, ce sont des structures concrètes d’accompagnement des victimes. « Qui prend soin de nous ? » Elle utilise une image forte. « Je me vois comme quelqu’un qui sort de prison. On lui souhaite bonne chance… et il se retrouve sur le trottoir. »
Comprendre aussi les auteurs ?
La discussion aborde aussi une question délicate : celle des auteurs d’abus. Mgr Morerod explique n’en avoir rencontré qu’un petit nombre. « Très souvent, ils nient ou minimisent. Mais j’ai rencontré une exception frappante. »
Pour Marie-Jo Thiel, écouter les auteurs peut aussi être utile dans une perspective de justice restaurative. « Pas pour justifier, bien sûr. Mais pour comprendre les mécanismes » et éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Des progrès, mais…
Auteure du livre L’Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs, Marie-Jo Thiel souligne aussi les pas déjà accomplis. L’ouvrage sera prochainement republié et traduit en allemand dans une version mise à jour.
« Je peux vous dire que moi-même j’ai été extrêmement surprise par le nombre d’évolutions que nous avons pu constater depuis 2019, » date de la première parution. Elle évoque notamment des textes de l’Eglise importants, comme Vos estis lux mundi (2023), ainsi que les procédures mises en place contre les abus. Elle souligne également l’évolution de l’attitude de la hiérarchie, du pape François jusqu’au pape Léon XIV, qui semble prendre « bien la suite ». Oui, reconnaît-elle, beaucoup de choses ont bougé. Mais « ne croyez pas que je sois complètement satisfaite. Il y a encore beaucoup de choses à mettre en place, parce que les mentalités ne sont pas encore converties. Même dans la hiérarchie, on n’est parfois pas sûr qu’il faille continuer. Parfois, il y a l’envie de tourner la page, de se dire : bon, on en a fait assez. » Pour elle, ce serait une erreur. Et de conclure : « Je souhaite vous féliciter : vous ne tournez pas la page. Et je crois que c’est important. »
L’autorité des victimes
Pour Pierre Pistoletti, le témoignage d’Isabelle Duriaux montre que l’autorité ne réside pas seulement dans les structures hiérarchiques. « On pense souvent que l’autorité, c’est l’évêque ou le prêtre. Mais ce que je trouve fort, c’est votre autorité », dit-il en se tournant, en conclusion, vers Mme Duriaux.
SD&C-ECR, Mars 2026
* « De victimes à témoins » est le titre de l’ouvrage publié par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) ou le rapport Sauvé, rendu public le 5 octobre 2021 en France
**CECAR (Commission d’Écoute, de Conciliation, d’Arbitrage et de Réparation)
