
CHEMINER VERS LA LIBERTÉ INTÉRIEURE AVEC MAURICE ZUNDEL
« Qui se sent libre ? Qui se sent esclave ? » D’emblée, ces deux questions ont donné le ton de la conférence donnée par Claire Bellet-Odent, proposée en février dernier à la Salle des fêtes du Sacré-Cœur. Doctorante en théologie à Louvain, forte de trente années de vie monastique, animatrice de retraites et artisan relieur, Claire Bellet-Odent a entraîné la quarantaine de personnes présentes dans une exploration exigeante : celle de la liberté intérieure à la lumière de la pensée de Maurice Zundel (1897-1975).
La question résonne fortement aujourd’hui. Abus d’autorité, enfermements institutionnels, dépendance aux réseaux sociaux ou aux machines : autant de réalités qui interrogent notre capacité à demeurer libres. Pour Zundel, la liberté est un chemin, un devenir, a expliqué la conférencière de la soirée organisée par le Service de la spiritualité de l’ECR et coorganisée par un membre de la Fondation Maurice Zundel (FMZ).
Une vie marquée par l’audace
La vie même de Zundel – prêtre, théologien et mystique suisse – en témoigne. Inséré dans une organisation ecclésiale parfois rigide, il a fait l’expérience d’un certain enfermement, a expliqué Claire Bellet-Odent. Esprit créatif, audacieux, il a osé des innovations pastorales et des déplacements de langage qui lui ont valu incompréhensions et critiques. Affirmer que « Dieu est pauvre » ou encore que « ce n’est pas Dieu qui nous sauve, c’est à nous de sauver Dieu » bousculait les catégories établies. Pourtant, ces formules visaient à libérer l’image d’un Dieu dominateur pour révéler un Dieu de relation et d’amour.
Sortir d’une morale du permis et du défendu
Zundel ose la transgression, c’est-à-dire aller au-delà, souligne Claire Bellet-Odent. Il a ainsi interpellé les chrétiens de son époque. Il invitait à sortir d’une morale du permis et du défendu, très marquée à son époque, où le christianisme risquait de se réduire à un ensemble d’obligations.
Le piège du « moi-robot »
Se proclamer « libre » ne suffit pas. Zundel parle du « moi-robot » : cet ensemble de déterminismes hérités de notre histoire, de notre culture et de notre éducation qui nous conditionnent à notre insu. Nous n’avons pas choisi notre époque, notre milieu, notre langage.
La conférencière a invité chacun à s’interroger : à quels moments me sens-je piégé par des devoirs ou obligations qui ne correspondent pas à ma vérité profonde ? Où ai-je à consentir à davantage d’authenticité ?
Le travail spirituel consiste à reconnaître ces zones de conditionnements, à faire silence, à consentir à un vide créateur. Cet espace libéré devient alors accueil de l’Esprit et lieu de rencontre et de questions essentielles : qui suis-je ? Qu’ai-je à mettre au monde ? Quelle trace veux-je laisser ?
La liberté ne se décrète pas, mais se construit
La liberté n’est pas un état acquis une fois pour toutes : elle se construit pas à pas. Zundel parle d’une « religion personnelle » : non pas une foi individualiste, mais une rencontre singulière avec Dieu, à partir de ce que chacun est. Cela demande une connaissance de soi, par une écoute intérieure et un discernement. « D’un bout à l’autre de l’itinéraire spirituel, il s’agit d’un plus-être », écrivait-il : une vie plus haute, une liberté plus grande, une action plus rayonnante.
Libérer Dieu de nos représentations
Pour Zundel, Dieu n’aliène pas la liberté humaine : il en est l’espace vital. « Nous sommes créés à l’image d’un Dieu libre ». Se libérer, c’est aussi « libérer Dieu de nous-mêmes », affirmait-il.
Il ne s’agit pas d’un Dieu qui contraint, mais d’un Dieu qui fait grandir. Dans cette relation vivante, l’être humain est recréé, comme dans une nouvelle naissance spirituelle.
Le Christ, visage de la liberté
Claire Bellet-Odent a invité l’assemblée à relire l’Évangile sous l’angle de la liberté. Jésus se montre libre face aux systèmes religieux : « On vous a dit… moi je vous dis ». Libre dans ses gestes, jusqu’au lavement des pieds. Libre dans ses relations, lorsqu’il demande : « Qui sont ma mère et mes frères ? ». Le chemin de liberté peut parfois provoquer des séparations, pour répondre à un appel intérieur. Jesus invite la Samaritaine à découvrir au plus intime d’elle-même la source infinie de cette eau qui éteint définitivement la soif.
Une liberté pauvre et féconde
La libération dont parle Zundel est dépouillée, pauvre. Elle nous détache de la voracité, du besoin de posséder ou de dominer. Elle ne s’arrête pas à l’individu : elle porte du fruit dans nos relations aux autres, au vivant et à l’univers tout entier.
Être libre, c’est laisser à l’autre son espace, ne pas le manipuler, ne pas le posséder. C’est devenir pour lui un accoucheur de liberté. Ainsi Zundel concevait-il l’accompagnement spirituel non comme une direction imposée, mais comme un espace offert pour que l’autre naisse à lui-même. Une liberté authentique est contagieuse ; elle suscite chez autrui le désir de naître à lui-même, le désir de grandir. Elle devient créativité.
Une liberté qui engage l’Église
Cette liberté intérieure engage aussi la manière de faire Église, a enfin remarqué Claire Bellet-Odent. Comment « marcher ensemble », selon l’appel à la synodalité du Pape François ? La mission ecclésiale consiste moins à encadrer qu’à ouvrir des espaces où chacun peut grandir en liberté à l’écoute de l’Esprit.
Cheminer vers la liberté intérieure demande un effort. Certains préfèrent qu’on leur dise quoi faire. Pourtant, refuser cette démarche, c’est empêcher les dons reçus de porter du fruit, refuser un passage vers plus de vie.
SD&C- ECR, mars 2026

Le piège du « moi-robot »