
Asile: Une paroisse éphémère à Genève
Les aumôniers de l’AGORA (Aumônerie Genevoise Oecuménique auprès des Requérants d’Asile et des Réfugiés) rencontrent régulièrement les personnes demandant l’asile à l’aéroport de Genève et retenues pendant la procédure d’asile au Centre fédéral d’asile (CFA). Nous publions l’éclairant témoignage de l’abbé Philippe M. Schönenberger, qui s’est rendu sur place, un baraquement entouré de fils de fer barbelés, pour célébrer une messe.
Il y a un mois, un de mes amis, Julien Bulliard, assistant pastoral laïc auprès des requérants d’asile, m’a demandé de l’accompagner auprès de ses protégés. « Ces gens sont dans une situation très difficile », m’a-t-il expliqué, « ils ont besoin d’encouragement et participer à la messe leur ferait du bien ».
« Surtout, prends ta carte d’identité »
J’ai accepté, bien sûr, et nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain matin à l’aéroport de Genève. « Surtout, prends ta carte d’identité », avait insisté Julien, « parce que nous devons passer les contrôles de sécurité ».
Je n’ai pas eu besoin de faire la queue avec les voyageurs qui prenaient l’avion. Je me suis retrouvé à l’entrée du personnel, où j’ai reçu un badge en échange de ma carte d’identité et, après que la police ait constaté que je ne portais rien de dangereux sur moi, j’ai été autorisé à passer.

Philippe M. Schönenberger,- curé modérateur de l’Unité pastorale Carouge-Salève-Acacias
J’étais un peu surpris : où allions-nous donc ? Julien a appelé une navette interne de l’aéroport et, au lieu de nous rendre au pied d’un avion, le chauffeur du minibus nous a amenés de l’autre côté des pistes, près d’un baraquement entouré de fils de fer barbelés. C’est là que logent les demandeurs d’asile, qui ne trouvent pas immédiatement grâce auprès de nos autorités ou qui sont sur le point d’être expulsés de notre territoire national.
Deux hommes et deux femmes, tous tristes et plus ou moins désespérés
Nous sommes entrés et j’ai rencontrés quatre Camerounais, deux hommes et deux femmes, tous tristes et plus ou moins désespérés. Ils ne se connaissaient pas avant de prendre l’avion pour Genève et étaient tous arrivés, de manière échelonnée, 4 ou 5 semaines auparavant. La seule chose qu’ils avaient vue de la Suisse, c’était ce baraquement avec une sorte de petite cour. Rien d’autre.
J’ai pu m’entretenir personnellement et assez longuement avec l’un des quatre. Il était particulièrement volubile et avait besoin d’entrer en conversation. Je ne vous révélerai pas tout ce qu’il m’a dit. Il est bon d’être discret. Je dirai simplement que nous avons parlé de sa famille, de sa femme et de ses enfants restés en Afrique, du travail qu’il exerçait au Cameroun et de son rêve brisé de s’installer en Suisse : sa demande d’asile, comme celle de ses trois compagnons d’infortune, avait été rejetée, il avait fait recours, mais il savait qu’il pouvait être expulsé d’un moment à l’autre.
Ils avaient peur
C’était d’ailleurs ce qui rendait l’ambiance extrêmement inconfortable. À chaque fois qu’un policier montrait le bout de son nez, tous se figeaient : ils avaient peur qu’on les appelle pour les renvoyer immédiatement dans leur pays. Ce n’était manifestement pas une situation agréable.
J’ai tout de même réussi à faire sourire et à faire rire le monsieur camerounais avec lequel j’avais pu parler le plus longuement. Les autres étaient malheureusement beaucoup plus tendus. Une des femmes, surtout, était au bord des larmes et oscillait entre la nostalgie de sa famille restée au Cameroun et le désespoir d’être prisonnière dans ce baraquement, sans véritable perspective d’avenir.
Prendre le temps de rencontrer Jésus
Au bout d’un moment, j’ai donc célébré la messe, en plein air, dans la petite cour. Prendre le temps de rencontrer Jésus est toujours source d’apaisement. Julien avait raison : nos frères réfugiés étaient heureux de participer à la messe, de chanter, de prier. Il est bon de se rendre compte que le Christ est toujours à nos côtés, y compris et surtout dans les situations les plus lourdes, les plus difficiles de nos vies.
Repartir, le cœur un peu lourd
Ensuite, il a fallu repartir, le cœur un peu lourd. Qu’allaient devenir mes quatre nouveaux amis ?
J’ai la réponse aujourd’hui : trois ont été expulsés et une des quatre a pu entrer provisoirement dans notre pays.
Je prie pour tous les quatre, pour tous ceux qui les ont suivis et les suivront encore ; je rêve aussi d’un monde, où plus personne n’ait besoin ni même envie de quitter sa terre natale pour trouver un monde meilleur, ailleurs, bien loin, là où on n’est ni désiré, ni attendu.
L’Église ne laisse tomber personne
Je n’ai malheureusement pas de baguette magique pour régler les problèmes liés à la migration et je crains que nous soyons confrontés encore longtemps à cette question difficile. Cependant, je constate avec soulagement que l’Église ne laisse tomber personne. Nous donnons tout au moins quelques lumières d’espérance et de joie à ces requérants d’asile rejetés de partout. Nous fondons des petites paroisses éphémères, partout où cela est nécessaire, pour que personne ne puisse douter de l’essentiel de notre foi : Jésus nous aime et il ne nous abandonnera jamais.
Philippe M. Schönenberger, octobre 2026
Photo de Milad Fakuriansur Unsplash
