
Carême : Lettre pastorale « La Lumière luit dans les ténèbres » Mgr Charles MOREROD OP
Lettre pastorale de notre évêque pour le Carême (lue lors des célébrations eucharistiques du week-end des 14 et 15 mars 2026) . Elle est disponible en différentes langues et formats.
Ce dimanche s’appelle « dimanche laetare » : son nom indique « Réjouissez-vous ». C’est comme une lumière joyeuse au milieu du Carême, ce temps de pénitence qui prépare à la joie de Pâques.
Est-il évident de parler de joie en ce moment ? L’atmosphère globale est lugubre. Il y a des motifs d’inquiétude tels qu’on n’en a pas vus depuis des décennies. Notre pays reste marqué par la catastrophe de Crans, à Nouvel-An, et par les souffrances qui en découleront encore longtemps. Est-il indécent de parler de joie ? Ne devrait-on pas au moins garder le silence ?
On l’a peut-être déjà oublié, mais le pape François avait commencé son pontificat en publiant, en 2013, son document Evangelii Gaudium, La joie de l’Évangile. Le titre est quasiment pléonastique, puisque « Évangile » signifie « Bonne Nouvelle ». Le pape François avait relevé que le chrétien n’avait pas besoin d’avoir une face de Carême, mais pas non plus une pseudo-béatitude trompeuse : « Il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de Carême sans Pâques. Cependant, je reconnais que la joie ne se vit pas de la même façon à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de la vie, parfois très dure. Elle s’adapte et se transforme, et elle demeure toujours au moins comme un rayon de lumière qui naît de la certitude personnelle d’être infiniment aimé, au-delà de tout. »1
Nous pouvons être joyeux en raison de l’action de Dieu, qui vient à nous pour que nous puissions être avec lui. Jésus-Christ ne se contente pas de parler d’amour et de présence, il les montre jusqu’à la croix. Il est avec nous, mais pas simplement pour mourir. L’horizon de la croix, c’est Pâques. L’horizon de la mort, c’est la vie. Ce dimanche de joie en plein carême nous le rappelle. Notre confiance vient de l’amour de Dieu.
Prenons-nous au sérieux cet amour de Dieu ? On voit que certains s’appuient sur lui dans les moments de grande détresse, ou en voyant leur propre mort approcher. C’est bien, mais nous pouvons le faire tout au long de notre vie, si nous prenons Dieu au sérieux.
Mais justement, prenons-nous Dieu au sérieux ? Par exemple, nous souvenons-nous que Jésus a lié la joie à l’imitation de ce qu’il fait ? Il nous a aimés. Pour que notre joie soit parfaite il faut aimer notre prochain (cf. Jean 15,10-12) ? Prendre Jésus au sérieux, cela implique de ne pas nous mettre au centre, mais de nous orienter vers Dieu, vers notre prochain, vers le reste du monde et son avenir.
Ne pas nous mettre au centre, cela fait rebondir la question que je viens de poser. Prenons-nous Dieu au sérieux, ou est-ce que nous sommes la mesure de notre propre horizon ? Cette question est directement liée à celle de l’espérance, de la joie, et de ce que peut être l’Église. Si nous nous regardons nous-mêmes, et la société, et que nous y cherchons des motifs de joie et d’espérance, nous allons nous trouver confrontés aux limites de nos possibilités.
Avant le Christ, le philosophe Aristote avait identifié en tout être humain le désir d’un bonheur sans limite, recherché à travers notre vie. Il voyait la grandeur et la limite de cette condition humaine : « [U]ne vie de ce genre sera trop élevée pour la condition humaine : car ce n’est pas en tant qu’homme qu’on vivra de cette façon, mais en tant que quelque élément divin (…) présent en nous. (…) Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui »2
Dieu nous connaît : il nous a faits avec ce désir infini, ce désir de lui. L’atteindre dépasse nos capacités, mais pas celles de Dieu. C’est la Bonne Nouvelle de Pâques.
Je reviens donc à ma question. Prenons-nous Dieu au sérieux, ou est-ce que nous sommes la mesure de notre propre horizon ? Voyons-nous la vie, le présent et l’avenir de l’Église à l’aune de nos capacités et de nos prévisions statistiques ? Je suis bien placé pour voir les signes de vie et de renouveau dans l’Église, signes de l’action de Dieu. Nous mettons notre espérance en Dieu, dont la présence rend notre joie possible, « rien n’est impossible à Dieu » (Luc 1,37).
Votre évêque
+ Charles MOREROD
1 Pape François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), § 6, https://www.vatican.va/content/francesco/fr/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20131124_evangelii-gaudium.html
2 Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque 1177a-1178b, traduction Tricot ; « [U]ne vie de ce genre sera trop élevée pour la condition humaine : car ce n’est pas en tant qu’homme qu’on vivra de cette façon, mais en tant que quelque élément divin (…) présent en nous. (…) Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui »
Mars 2026
