
L’ÊTRE HUMAIN FACE À DIEU : LE DON DE LA GRÂCE, ENTRE GRATUITÉ ET LIBERTÉ
Qu’est-ce qui nous sauve ? La grâce de Dieu suffit-elle, ou notre liberté et nos actes ont-ils aussi leur place dans le salut ? Derrière ces questions apparemment théologiques se dessinent des enjeux essentiels pour la foi chrétienne et pour la manière dont les différentes Églises se comprennent. C’est à cette réflexion que s’est consacré un cours-atelier réunissant trois enseignants de traditions orthodoxe, catholique et protestante, dans le cadre de l’Atelier œcuménique de théologie (AOT) à Genève*.
La grâce, un don qui questionne notre relation à Dieu
« L’être humain face à Dieu » : le titre du cours invite d’emblée à déplacer le regard. Il ne s’agit pas seulement de comprendre la notion théologique de la grâce, mais de s’interroger sur ce qui fonde notre relation à Dieu. Que signifie être sauvé ? Et quelle place reste-t-il à notre liberté lorsque le salut est présenté comme un don gratuit ? Si Dieu nous sauve par grâce, nos actes ont-ils encore une importance ? Et si notre comportement compte, comment éviter de faire du salut le résultat de nos seuls mérites ?
Ces questions ont traversé l’histoire du christianisme. Elles ont nourri de profondes controverses théologiques, contribué aux divisions entre confessions chrétiennes et, plus récemment, ouvert la voie à des dialogues œcuméniques. Comprendre la grâce, c’est donc aussi comprendre une part de l’histoire des divisions chrétiennes, mais également celle des possibles rapprochements œcuméniques.
Un cours-atelier pour penser ensemble
La forme même du cours répond à cet enjeu. Les trois intervenants, issus de traditions chrétiennes différentes – Adrian Craciun, orthodoxe, Anne Deshusses-Raemy, catholique et Alexandre Winter protestant- ont d’abord travaillé ensemble pour parvenir à une définition commune de la grâce. Leur point de convergence : la grâce, c’est la présence de Dieu et l’expérience que l’être humain peut faire de cette présence et de son action, explique Anne-Deshusses-Raemy.
Le cours prend la forme d’un atelier. Les participant∙es sont appelés à réfléchir, à confronter leurs intuitions et à s’exprimer à partir d’extraits de textes proposés au fil de la séance. Un premier échange donne le ton. « Quel est le contraire de la grâce ? », demande l’un des enseignants.
Les réponses fusent : « la disgrâce », « l’indifférence ». Et que nous évoque la grâce ? Les participants proposent la plénitude, la bénédiction, la clairvoyance. Les intervenants enrichissent ces premières associations en évoquant la bonté, le pardon et le don.
Des racines bibliques : Dieu prend l’initiative
Dans une première étape, le cours revient aux textes bibliques. Dans l’Ancien Testament, Dieu cherche à établir une relation les hommes. Il parle, agit, aime et se manifeste par l’Alliance. Face aux infidélités humaines, il ne renonce pas à cette relation.
Dans le livre de l’Exode, Dieu est présenté comme compatissant et bienveillant, lent à la colère, riche en fidélité et capable de pardonner la faute, la révolte et le péché (Ex 34,6-7). La grâce apparaît ici comme la fidélité de Dieu malgré les manquements humains.
Dans le Nouveau Testament, Jésus est présenté comme le don suprême du Père. L’Évangile selon Jean affirme que le Fils est « plein de grâce et de vérité « et que tous reçoivent de sa plénitude « grâce sur grâce » (Jn 1,14-16).
L’apôtre Paul développe une théologie de la grâce à partir de sa propre expérience de conversion. Celle-ci ne dépend pas de nos mérites, elle est donnée gratuitement par Dieu qui nous justifie. C’est ici qu’intervient la notion de justification : l’action par laquelle Dieu rend juste le pécheur et rétablit sa relation avec lui. La justification n’est possible que par la grâce. La condition pour la recevoir est la foi.
Mais quelle est la part de l’action de Dieu et celle de nos actions ? Ces questions vont animer un débat sans fin dans l’histoire chrétienne.
Orient et Occident : une grâce qui transforme l’être humain
Dans la tradition grecque, plusieurs Pères de l’Église insistent sur la transformation de la personne par la grâce. Le salut n’est pas seulement la délivrance d’une faute : il ouvre à une participation toujours plus profonde à la vie divine. La grâce appelle une réponse libre. A nous de l’accueillir, souligne Adrian Craciun.
Augustin et Pélage : la grâce face à la liberté humaine
Au tournant des IVe et Ve siècles, Augustin (544-430) et Pélage (350-450 env.) incarnent une controverse majeure.
À partir de son expérience personnelle, Augustin insiste sur l’incapacité de l’être humain à se libérer du péché et rejoindre Dieu par ses seules forces. Il décrit la grâce comme une force intérieure et secrète, merveilleuse, ineffable, par laquelle Dieu agit dans le cœur de l’être humain sous l’effet de l’Esprit Saint. Pélage nie la transmission du péché originel et met davantage l’accent sur la responsabilité humaine. La grâce est offerte en fonction de la qualité de chacun : la recherche de la perfection se fait par la volonté. Ses thèses seront condamnées au Concile d’Ephèse en 431.
Thomas d’Aquin (1225-1274) élabore une synthèse dans laquelle la grâce guérit et élève la nature humaine. C’est par la grâce que les êtres humains sont fils et filles adoptifs de Dieu. La grâce est la présence favorable de Dieu et de son don d’amour pour ses créatures : grâce incréée. La grâce nous rend aptes à la communion avec Dieu : grâce créée. C’est cette doctrine que le Concile de Trente va opposer à la doctrine luthérienne de la justification, dans un mouvement de contre-attaque théologie. Il va définir le principe théologique de la justification, un chemin qui conduit l’être humain pécheur à la justice, à la grâce. Tout ça dans son propre libre arbitre. Être justifié signifie être rendu juste.
La Réforme : le salut par la foi, ou la transformation par la grâce ?
Au XVIe siècle, la question de la grâce devient len effet ’un des principaux points de rupture entre catholiques et protestants.
Martin Luther, moine augustinien, marqué par les lettres de Paul, insiste sur la gratuité radicale du salut. L’être humain ne peut pas se justifier lui-même par ses œuvres, explique Alexandre Winter. Il reçoit la justice de Dieu dans la foi. La formule latine simul peccator et justus exprime cette tension. Pour Luther, la grâce de Dieu fait tout et agit seule. Par contre, l’être humain doit la recevoir. Et la seule condition pour la recevoir, c’est la foi (sola fide), élément fondateur de la théologie protestante. Dans cette perspective, les bonnes œuvres ne sont pas le prix à payer pour être sauvé. Luther s’oppose notamment à des pratiques liées aux indulgences. Il est excommunié en 1521 par le pape Léon X.
Le dialogue œcuménique : apprendre à comprendre les mots de l’autre
L’histoire des controverses montre notamment combien les mots peuvent devenir des frontières. Les termes « coopération », « mérite », « régénération » ou « justification » ne recouvrent pas toujours exactement les mêmes réalités selon les traditions et les époques.
Le rapprochement entre les Églises, notamment après le concile Vatican II (1962-1965), a permis de reprendre ces questions.
Une étape importante est franchie en 1999 avec la Déclaration commune sur la doctrine de la justification, signée à Augsbourg par la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique romaine. Elle s’appuie sur une méthode dite de « consensus différencié » : les Églises expriment un accord sur des vérités fondamentales tout en reconnaissant que certaines différences d’interprétation subsistent.
Le document permet notamment d’arriver à une compréhension commune de la justification comme l’œuvre du Dieu trinitaire : Jésus-Christ, envoyé par le Père, est notre seule justice. Nous y participons par l’Esprit, selon la volonté du Père, Jésus-Christ en est le seul médiateur.
En réunissant des intervenants orthodoxe, catholique et protestant, l’AOT montre que la recherche d’une compréhension commune est possible sans nier la richesse des traditions ni les questions encore ouvertes.
Être humain face à Dieu, aujourd’hui
La réflexion ne s’arrête pas aux controverses anciennes. Elle rejoint une interrogation très actuelle : comment penser notre place face à ce qui nous dépasse ? Le cours ouvre ainsi une discussion sur l’intelligence artificielle. Peut-elle répondre à toutes nos attentes ? Peut-elle nous délivrer de nos limites, de nos erreurs ou de notre vulnérabilité ? Cherchons-nous à tout maîtriser, ou pouvons-nous reconnaître que notre existence ne repose pas uniquement sur nos performances, nos capacités et nos mérites ? L’IA est-elle – devenue notre Dieu ?
Le pape Léon XIV a pris le problème à bras le corps en publiant en mai 2026 l’encyclique, Magnifica Humanitas, sur la protection de la personne humaine à l’ère de I’ Intelligence Artificielle.
SD&C- ECR, octobre 2026
*Cours donné dans le cadre du module de formation – “La théologie, c’est quoi ?”.
Photo de Danist Soh sur Unsplash
