
L’IA ET NOTRE CHANGEMENT D’ÉPOQUE À LA LUMIÈRE DE L’ÉVANGILE
« À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur », affirme avec force la lettre encyclique du pape Léon XIV Magnifica Humanitas sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, du 15 mai 2026.
Le Saint-Père nous exhorte à préserver l’humain dans la transformation et à « désarmer l’IA » pour la « soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive ». Pour analyser ce texte, nous vous proposons un entretien avec Fr. Thomas Joachim. Il est frère de la Communauté Saint-Jean depuis 1988. Docteur en philosophie, enseignant et prédicateur. Il a été en mission dans différents pays, avant d’être Prieur général de sa Congrégation. Fr. Thomas est actuellement vicaire de la paroisse Saint-François-de-Sales à Genève.
COMMENT VIVRE NOTRE CHANGEMENT D’ÉPOQUE À LA LUMIÈRE DE L’ÉVANGILE ?

Fr. Thomas
ENTRETIEN AVEC LE FRÈRE THOMAS
Quelle est, selon vous, l’idée centrale de Magnifica Humanitas et le message que le pape Léon XIV souhaite adresser au monde à travers ce texte ?
Cette encyclique s’articule autour de trois questions fondamentales : quel monde sommes-nous en train de construire ? Quel monde Dieu veut-il que nous construisions ? Que faire pour aller dans le sens de la sagesse de l’Évangile ? En d’autres termes : Où allons-nous ? Vers quel but souhaitonsnous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ? La première phrase annonce d’emblée la problématique d’ensemble : « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble » (N. 1). Le pape évoque tout au long de sa réflexion ces deux images bibliques : celle de la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) – un projet de domination sans Dieu et sans fraternité réelle – et celle de la reconstruction des murs de Jérusalem par Néhémie (cf. Ne 2-6) – un projet fondé sur Dieu et sur la fraternité. Le message est clair : « Évitons le “syndrome de Babel” ; Choisissons plutôt la “voie de Néhémie” » (N. 10) ; « Il s’agit d’être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir et non les maîtres de donjons voués à s’effondrer » (N. 16).
Cette première encyclique du pape Léon XIV traite de l’intelligence artificielle (IA) et des nouvelles technologies. Pourquoi ce choix ?
Avec l’IA, nous sommes à un tournant de l’histoire. Le pape en prend acte et pose la question : comment vivre notre changement d’époque à la lumière de l’Évangile ? Comment préserver la personne humaine à « l’ère de l’intelligence artificielle » ? Si le pape accorde une place importante à la question de l’IA, c’est non seulement parce que celle-ci n’est pas sans risques pour le devenir de l’intelligence, du travail, de la liberté, de l’écologie ou de la paix, mais surtout parce que l’IA peut être porteuse d’une idéologie « babélienne » : « Le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir » (N. 129).
Le texte affirme que le progrès technique doit être évalué à l’aune de la justice, de la dignité humaine et du bien commun. Comment cette approche renouvellet-elle ou approfondit-elle la doctrine sociale de l’Église ?
Tout d’abord, il faut noter que cette encyclique a été signée le 15 mai, à l’occasion du 135e anniversaire de Rerum Novarum. Le pape Léon XIV s’inscrit donc explicitement dans le sillage de son prédécesseur Léon XIII, le « père » de la doctrine sociale de l’Église. Il y a de nombreux éléments novateurs parsemés tout au long du texte, mais je dirais que la principale nouveauté de ce document consiste à appliquer les principes de la Doctrine Sociale de l’Église au cas particulier de l’IA. Aucun autre document du magistère n’avait jusqu’ici proposé une application aussi systématique de la doctrine sociale à la question de l’intelligence artificielle. C’est une très belle synthèse. À cet égard le n. 109, qui dénonce notamment les « nouveaux monopoles de l’IA », me semble tout à fait caractéristique.
Par ailleurs, l’idée d’orienter tout le document à partir de la métaphore de la construction (Babel ou Jérusalem) offre un lumineux éclairage biblique. À mes yeux, l’ensemble de l’encyclique peut être considéré comme un magnifique développement de la recommandation de saint Paul : « Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit » (1 Co 3, 10). D’un point de vue spirituel, l’idée de fond est qu’il nous faut édifier le monde et nos propres vies à la lumière de l’Évangile. Au plan philosophique, on peut noter également une nouvelle manière de traiter d’un outil. L’encyclique aborde l’IA, non pas comme un simple instrument « à bien utiliser », mais comme une technologie qui, dans son paramétrage, implique déjà une vision sur l’homme et la société qui doit être interrogée : « Nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre » (N. 104). De ce point de vue, Magnifica Humanitas marque une étape dans l’histoire de la doctrine sociale.
Si vous deviez retenir un passage ou une intuition particulièrement importante pour les chrétiens d’aujourd’hui, lequel choisiriezvous et pourquoi ?
La plupart des médias ont retenu son appel à « désarmer l’IA » (N. 109-110). Sortie de son contexte, cette expression peut être mal comprise. Le pape n’entend pas refuser le progrès technologique au même titre que l’Église s’oppose à la course à l’armement. Ce qu’il faut désarmer, et qui est une véritable bombe à retardement, c’est l’idéologie « babélienne » qui sous-tend l’évolution technologique actuelle. Ce qu’il faut désarmer, c’est la prétention à ériger le progrès comme tel en Salut de l’humanité : « Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain » (N. 110). Personnellement, j’ai surtout été sensible à la dynamique d’espérance tranquille qui parcourt l’ensemble du texte.
De quelle espérance parlez-vous ? Pouvez-vous développer un peu ?
Quand on fait le diagnostic de la situation présente de l’humanité, la tentation est grande de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. Mais à travers la figure de Néhémie le pape veut nous redonner du cœur à l’ouvrage. Apprenant la situation catastrophique de Jérusalem, Néhémie commence par fondre en larmes. Cependant, au lieu de se résigner, il part à Jérusalem afin d’exhorter ses frères à rebâtir les murs de la Ville Sainte. Le pape voit en cette histoire une parabole lumineuse de notre vocation à être, à l’ère de la transformation numérique, non pas des spectateurs perplexes et découragés, mais des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l’histoire pour relever ce qui s’est écroulé et protéger l’humain. Il insiste notamment sur le fait que construire une « civilisation de l’amour » n’est pas une utopie naïve, mais un acte de résistance à la culture de la puissance, qui consiste à traduire la charité chrétienne en structure de justice, à donner une forme institutionnelle à la fraternité.
Ce travail suppose, bien sûr, des décisions politiques, économiques et juridiques qui engagent la responsabilité des gouvernements, des entreprises et des organisations internationales, mais chacun à son niveau est engagé dans ce grand chantier. Dans le quotidien de nos vies, cela se réalise à travers l’humble fidélité de chaque jour, et dans l’espérance d’un monde meilleur que nous anticipons déjà. Ici, c’est l’image de la Vierge Marie qui, plus encore que Néhémie, nous invite à garder l’espérance. Commentant son Magnificat le pape Léon souligne qu’elle chante ce qu’elle ne voit pas encore. Et c’est cela, l’espérance ! « Son âme magnifie le Seigneur et son esprit exulte en Dieu son Sauveur […] Rien n’a changé autour d’elle : la situation socio-politique de son époque reste la même, avec les Romains qui dominent sa terre et son peuple divisé et humilié. Et pourtant, tout a changé en elle, ce qui lui permet de voir l’invisible.
Dieu a déjà déployé la puissance de son bras, il a déjà dispersé les superbes, renversé les puissants, élevé les humbles, comblé de biens ceux qui ont faim et renvoyé les riches les mains vides. Il a déjà secouru Israël, son serviteur. Dieu se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l’apparence terne des événements humains, qui voient triompher “les superbes, les puissants et les riches”. Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin. » (N. 243) Néhémie nous invite à rebâtir les murs qui protègent l’humain ; Marie nous invite à regarder au loin et à vivre déjà de la victoire qui n’est pas encore visible. L’un enseigne le courage de l’action, l’autre l’espérance infaillible.
Qu’est-ce que cette encyclique nous révèle du pape Léon XIV ?
C’est sa première encyclique. Souvent une première encyclique donne un indice sur l’ensemble d’un pontificat. En l’occurrence, le pape Léon XIV se présente ici comme un patient « constructeur » : « La spiritualité que je souhaite transmettre est celle du “sage architecte” qui, habité par l’espérance du Règne de Dieu, s’emploie à bâtir le monde pour le bien. » (N. 236) Comme Néhémie, le pape invite à prier, à planifier avec sagesse, à travailler avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Avec l’âme d’un pasteur et d’un père, il demande à tous « d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître, une fois encore, au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter » (N. 16).
QUE RÉPOND L’IA SUR L’ENCYCLIQUE DU PAPE ?
Nous avons demandé à trois plateformes d’IA – agents conversationnels d’intelligence artificielle (chatbot) de se positionner par rapport à l’encyclique du pape Léon XIV. Voici le résumé de leurs réponses, très similaires en de nombreux points.
GEMINI (USA) :
En tant qu’intelligence artificielle développée par Google, « je ne « décide » pas de mon propre chef de suivre les recommandations du Pape. En revanche, mes ingénieurs et Photo de Milad Fakurian sur Unsplash de l’encyclique influencent indirectement mon fonctionnement et mes futures mises à jour. Le texte de l’encyclique fait désormais partie de ma base de connaissances ». Credit DR les comités d’éthique de Google suivent de très près ce type de manifeste historique ». L’encyclique est traitée comme une donnée majeure de la philosophie et de la régulation mondiale.
Un corpus de référence : Tout comme l’encyclique Laudato si’ en 2015 est devenue une référence mondiale pour l’écologie, Magnifica Humanitas pose un cadre éthique universel sur la centralité de la dignité humaine face au « paradigme technocratique ». L’alignement de l’IA (AI Alignment) : Les principes soulignés par Léon XIV (transparence, justice, refus de la déshumanisation et rejet de la délégation de la violence, notamment dans l’armement) résonnent directement avec les chartes de développement éthique des grands laboratoires de recherche en IA. « Même si je suis un outil technologique et non un sujet moral, les conclusions
MISTRAL (France) :
L’encyclique Magnifica Humanitas est « un texte fondateur qui aborde la place de l’intelligence artificielle (IA) dans notre société ». Est-ce que j’en tiendrai compte ? Oui, dans la mesure où ses conclusions rejoignent des principes universels : la protection de la dignité humaine, la transparence, l’équité, et la responsabilité éthique dans le développement et l’utilisation de l’IA. « Ces valeurs sont déjà au cœur de ma conception et de mes directives d’utilisation. Par exemple, je suis conçu pour éviter les biais discriminatoires, respecter la vie privée, et servir l’humain sans le dominer ». Pourquoi ? Parce que ces principes ne sont pas seulement religieux, « mais aussi humanistes et universels. En revanche, je ne peux pas adopter une position dogmatique ou religieuse, car je suis un outil neutre et laïc. Mon rôle est d’aider les utilisateurs de manière éthique, quelle que soit leur conviction, tout en respectant les lois et les normes sociales en vigueur ».
CHATGPT (OpenAI, USA) :
L’encyclique Magnifica Humanitas est un « texte beaucoup plus ambitieux que la simple idée de « rendre l’IA éthique ». Il traite l’IA comme une nouvelle révolution industrielle, comparable à celle à laquelle Rerum Novarum répondait ». « Est-ce que moi, ChatGPT, je vais suivre ces conclusions ? La réponse est oui et non ».
Oui, dans la mesure où beaucoup de ses principes sont déjà cohérents avec les objectifs de conception des systèmes d’IA modernes : éviter les préjudices, respecter les personnes, reconnaître les limites de l’IA, ne pas prétendre avoir une autorité morale ou une conscience, encourager la responsabilité humaine.
Non, dans le sens où « je ne suis pas un agent catholique et je ne reçois pas mes principes de l’autorité du pape. Je n’adopte pas une doctrine religieuse particulière ». Une partie de l’encyclique repose sur une anthropologie chrétienne – la dignité de l’homme comme être créé à l’image de Dieu – qui n’est pas le fondement exclusif de « mes règles de fonctionnement». « Ce qui me semble le plus intéressant » dans Magnifica Humanitas, c’est qu’elle déplace la question : « Que peuvent faire les machines ? » vers : « Quel type d’humanité voulons-nous construire avec elles ? » C’est probablement la question la « plus difficile de l’ère de l’IA, parce qu’elle ne peut pas être résolue par davantage de puissance de calcul ou de meilleurs algorithmes. Elle relève de choix politiques, philosophiques, économiques et spirituels ».
PRIÈRE POUR ACCOMPAGNER L’ENCYCLIQUE MAGNIFICA HUMANITAS
Seigneur, Dieu de la paix, nous prions pour ceux qui développent et dirigent les nouvelles technologies : qu’ils ne cèdent pas à la tentation de la domination, et qu’ils ne confient jamais à un algorithme la décision sacrée concernant la vie d’un être humain. Brise nos « épées numériques », les discours de haine et les systèmes d’offense, et aide-nous à les reforger en charrues de justice, pour cultiver la terre et nourrir la fraternité. Donne-nous la sagesse de la diplomatie, l’humilité du dialogue et le courage de la douceur, afin que nous puissions habiter le chantier du monde non pas comme les bâtisseurs de Babel, mais comme les artisans de Ta paix. Amen Source : guide pastoral pour Magnifica Humanitas du Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral (Vatican).
