
SYRIE : LA JEUNESSE ENTRE BLESSURES ET ESPÉRANCE – TÉMOIGNAGE
Invité à Genève par le Chemin de solidarité avec les Chrétiens d’Orient (CSCO) le 28 mai dernier, le Père Alvaro Dorantes sj, directeur du Centre Beit Alberto Hurtado et supérieur des jésuites de Damas, a livré un témoignage particulièrement fort sur la situation actuelle de la jeunesse syrienne. À travers son expérience de terrain, ce jésuite mexicain a dressé le portrait d’une génération confrontée à d’immenses défis, mais qui demeure porteuse d’espérance.
Arrivé à Damas le 14 février 2018, alors que les combats faisaient encore rage dans la région de la Ghouta orientale, le Père Dorantes avoue avoir été gagné par la peur. Le soir même de son arrivée, un ami syrien l’entraîne pourtant dans les cafés du centre-ville. Malgré les bombardements qui résonnent au loin, les établissements sont bondés de jeunes qui discutent, rient et profitent de la vie, c’était la Saint Valentin.
« Ce soir-là, j’ai appris deux choses », raconte-t-il. « D’abord l’attachement extraordinaire des Syriens à la vie. Ensuite qu’il ne faut pas laisser la peur gouverner notre existence. » Une conviction qui continue d’orienter son engagement.
Beit Alberto Hurtado, un centre communautaire
Au cœur de sa mission se trouve Beit Alberto Hurtado, un centre communautaire ouvert en 2020 à Jaramana, dans la banlieue de Damas et soutenu par la CSCO. Ce quartier populaire, autrefois peuplé d’environ 800 000 habitants, accueille aujourd’hui plus de trois millions de personnes, dont de très nombreux déplacés ayant fui les combats dans différentes régions du pays.
Le choix de s’implanter à Jaramana répond à l’appel du pape François à aller vers les périphéries. Plus qu’un simple centre culturel ou éducatif, Beit Alberto Hurtado se veut une véritable « maison » ouverte à tous. Dans cette Syrie mosaïque où cohabitent chrétiens, sunnites, chiites, druzes, alaouites et autres communautés, chacun doit pouvoir s’y sentir accueilli, respecté et en sécurité, a expliqué le père Alvaro.
Le bâtiment de six étages offre des services qui peuvent paraître élémentaires ailleurs mais qui sont devenus précieux en Syrie : électricité permanente, accès à Internet, eau potable, espaces de travail climatisés ou chauffés. « L’an dernier, près de 1 500 étudiants ont fréquenté la bibliothèque du Centre pour préparer leurs examens ou simplement étudier dans des conditions dignes », a expliqué le père jésuite aux quelques 30 personnes présentes dans la salle de la paroisse Notre-Dame des Grâces, au Grand-Lancy.
De nombreuses activités

Le Père Alvaro Dorantes sj, directeur du Centre Beit Alberto Hurtado et supérieur des jésuites de Damas durant la conférence à Genève
Autour de cet espace d’études gravitent de nombreuses activités : ateliers de théâtre, musique, danse, peinture, photographie, cinéma, échecs, sport ou encore retraites spirituelles. Chaque projet se conclut par une représentation, une exposition ou un concert, permettant aux jeunes de valoriser leur travail et de retrouver confiance en eux et d’inviter les voisins. L’accueil et l’ouverture sont les axes prioritaires de Beit Alberto Hurtado.
Mais derrière ce dynamisme se cache une réalité extrêmement difficile. Après quatorze années de guerre et 54 ans de dictature, la Syrie reste profondément marquée par les destructions. Selon le Père Alvaro, près de 90 % de la population vit dans la pauvreté. Un tiers des logements est détruit ou endommagé, le chômage frappe massivement les jeunes et les services publics demeurent largement défaillants. Les soins de santé sont devenus inaccessibles pour de nombreuses familles.
À ces difficultés économiques s’ajoutent les traumatismes laissés par des années de conflit. Beaucoup de jeunes ont connu la violence, la perte de proches ou l’exil. D’autres doivent aujourd’hui se réinsérer après avoir effectué leur service militaire dans des conditions souvent éprouvantes.
Le religieux est également revenu sur les bouleversements provoqués par la chute du régime de Bachar el-Assad, le 8 décembre 2024. Il se souvient de la stupeur qui a suivi l’annonce de son départ et de la joie de nombreux Syriens qui pouvaient enfin exprimer publiquement ce qu’ils avaient gardé sous silence pendant des décennies. Les familles sont alors sorties dans les rues et ont exposé les photographies de proches disparus, certains retrouvant même des parents emprisonnés depuis vingt ou trente ans.
De nouvelles violences liées aux tensions communautaires
Pour autant, la fin du régime n’a pas mis fin aux souffrances. De nouvelles violences liées aux tensions communautaires sont apparues dans plusieurs régions du pays.
La situation actuelle en Syrie reste marquée par une grande confusion et de nombreuses incertitudes. Si aucune loi n’impose aujourd’hui le port du voile ou la séparation entre femmes et hommes, des groupes armés ou certains jeunes militaires issus de mouvances islamistes tentent parfois d’imposer leurs propres règles. Le Père Alvaro cite l’exemple d’un groupe de jeunes contraint de se séparer entre garçons et filles lors d’une sortie après l’intervention d’un homme armé. Cette absence de cadre clair alimente un climat d’inquiétude, d’autant que les nouvelles autorités sont issues d’une coalition à dominante islamiste dont les orientations futures restent difficiles à prévoir.
Les craintes sont toujours présentes parmi les minorités
Les craintes sont toujours présentes parmi les minorités. « Un garçon druze porte dans son téléphone une photo de Jésus pour faire croire qu’il est chrétien et se protéger », a raconté le père jésuite. Quant au rôle des chrétiens, le Père Alvaro pense qu’ils doivent résister à la tentation du repli communautaire. Citant une réflexion du cardinal Joseph Ratzinger avant son élection comme pape Benoît XVI, il rappelle que le christianisme n’est pas « un club réservé à quelques-uns ». La question fondamentale n’est pas « comment vais-je me sauver ? », mais « comment allons-nous nous sauver ? ». Une vision qui inclut tous les Syriens, quelles que soient leurs convictions religieuses, et qui invite à bâtir ensemble un avenir commun. En tant que Mexicain, et donc étranger, c’est une chance « parce que je n’ai pas cette histoire de blessures, de peurs, de conflits avec les autres » et je suis perçu en dehors de ces clivages.
Dépasser la méfiance et les préjugés
L’un des grands défis consiste désormais à dépasser la méfiance et les préjugés hérités de la guerre. « Il faut apprendre un nouveau langage », explique-t-il. Liberté d’expression, citoyenneté, démocratie ou vivre-ensemble sont des notions qu’une partie de la société doit s’approprier après des décennies de peur et d’autocensure.
C’est précisément dans cette perspective que Beit Alberto Hurtado multiplie les espaces de rencontre. « Le sunnite, l’orthodoxe ou l’alaouite se rendent compte qu’ils partagent les mêmes soucis », résume le jésuite.
Malgré l’ampleur des défis, le Père Alvaro refuse de céder au pessimisme. Son espérance ne repose ni sur les évolutions politiques ni sur les équilibres géopolitiques de la région. Elle se trouve dans la jeunesse syrienne elle-même.
« Notre espérance est petite et fragile, comme une flamme ou comme l’enfant Jésus présenté au Temple », conclut-il. « Mais elle est là ! ». À travers le travail quotidien de Beit Alberto Hurtado, cette petite flamme continue d’éclairer le chemin d’une génération appelée à reconstruire la Syrie de demain.
SD&C – juin 2026
Crédit image de couverture : Compagnia di Gesù
