
La diaconie, une mission centrale de l’Église
Qu’est-ce que la diaconie ? Pourquoi est-elle fondamentale dans la vie de l’Eglise ?
La diaconie du grec diakonia, service de la charité n’est pas un simple volet caritatif de la vie ecclésiale. Elle est, avant tout, une histoire de rencontres qui transforment, déplacent, décentrent, des rencontres qui disent quelque chose de Dieu lui-même. C’est ce fil rouge que propose Julien Bulliard , animateur pastoral de l’ECR au service de l’AGORA, dans son travail de diplôme FAP* sur le thème « La diaconie, une Histoires de Rencontres » . Un fil rouge pour comprendre la diaconie comme un lieu où se jouent à la fois la foi personnelle, la mission communautaire et le témoignage crédible de l’Église dans le monde.
Une trajectoire personnelle marquée par le Sud
Le regard porté sur la diaconie est souvent le fruit d’expériences. Celui de Julien Bulliard s’est forgé loin de Genève, en République dominicaine, où il a vécu pendant douze ans. Là-bas, il a travaillé au sein d’un projet de pastorale sociale du diocèse de Saint-Domingue. Dans ce contexte, la diaconie n’est pas périphérique : elle est centrale, visible, structurante. Dispensaires médicaux, écoles, ateliers de formation professionnelle ou aides alimentaires font partie intégrante de la vie paroissiale, en particulier dans les quartiers défavorisés.
Un constat contrasté à Genève

Deux services spécialisés sans la diaconie à Genève
Autre observation : des organismes historiquement liés à l’Église, comme Caritas, ont pris leurs distances institutionnelles et communicationnelles. Enfin, la diaconie est largement confiée à des services spécialisés cantonaux, relativement indépendants des paroisses. L’auteur présente les engagements de la Pastorale des milieux ouverts (PMo) ou de l’AGORA — aumônerie œcuménique auprès des requérants d’asile et des réfugiés — qui accomplissent un travail remarquable, mais souvent hors du champ visible de la vie paroissiale.
À la PMo, on accompagne des personnes en situation d’extrême précarité, parfois sans papiers. On y écoute, on y partage un café, on aide dans des démarches administratives, on co-construit des activités comme la couture ou le jardinage. À l’AGORA, présente notamment au Centre d’hébergement des Tattes (Vernier), la rencontre se vit au cœur même des lieux d’hébergement des requérants. Ces espaces sont profondément diaconaux, mais restent à la marge des communautés paroissiales.
Paroisses : priorité aux sacrements ?
Du côté des paroisses, “ce que j’ai observé et observe encore est une tendance à redistribuer des forces de travail qui sont en baisse afin d’assumer au mieux ce qui a trait aux sacrements. Ceux-ci étant, selon mes observations, considérés comme la priorité des paroisses. Cependant le fait de prioriser les sacrements est une stratégie qui pourrait amener les communautés à travailler pour « ceux qui sont encore là », parfois au détriment d’une ouverture vers ceux qui ne fréquentent plus ou pas l’Église.
Le constat de Julien Bulliard est qu’il n’existe pas de liens institutionnels entre les paroisses et les services de diaconie : cela « ne permet pas aux personnes fréquentant une paroisse d’avoir, dans ce cadre-là, la chance que j’ai eue et que j’ai toujours de rencontrer le Christ au travers des autres et dans leurs différences tout en essayant de contribuer au mieux-être de ces personnes ».
Deux paroisses, deux visages de la diaconie à Genève
Pour son étude, Julien Bulliard s’est notamment penché sur deux paroisses genevoises : les paroisses de Sainte-Clotilde (Jonction) et de Saint-Joseph (Eaux-Vives) qui offrent deux approches différentes de la diaconie.
À Sainte-Clotilde, la diaconie est très concrète : repas solidaires, maraudes, cours de français, camps d’été, aides humanitaires. Jusqu’à récemment, les repas solidaires du dimanche rassemblaient plusieurs centaines de personnes, grâce à l’engagement massif de bénévoles. Mais le manque de temps et de ressources humaines et financières a conduit à l’arrêt de cette activité phare. Une illustration frappante de la fragilité de projets reposant sur quelques piliers, constate Julien Bulliard.
À Saint-Joseph, la diaconie se vit davantage dans le lien entre liturgie et engagement. Témoignages lors des messes, prières universelles orientées vers les migrants, communication régulière dans les feuilles paroissiales : ici, la diaconie est comprise au sens large, comme tout ce qui favorise la rencontre et le lien. Des projets émergent, notamment l’intégration d’actions diaconales dans la catéchèse, avec la volonté affirmée de « sortir de l’entre-soi », observe Julien Bulliard.
Un autre constat traverse les expériences observées : la diaconie repose souvent sur une ou deux personnes-clés. Si elles s’en vont, tout vacille. D’où l’urgence de penser la diaconie comme une mission communautaire, et non comme l’affaire de spécialistes. L‘enjeu est de taille !
Etienne Grieu : la diaconie comme lieu source de la foi
Le théologien français Étienne Grieu, une référence dans la francophonie en ce qui concerne la diaconie, éclaire cette intuition, notamment dans son livre « Un lien si fort- quand l’amour de Dieu se fait rencontre ».
Pour Etienne Grieu, souligne Julien Bulliard dans son travail de fin d’études, la diaconie (le service, diakonia en grec) n’est ni une simple application de l’Évangile ni un équivalent du caritatif. Elle est un lieu source pour la foi. À partir d’enquêtes de terrain, il identifie trois expériences fondamentales chez les personnes engagées : se laisser toucher par l’autre, prendre soin des liens, consentir au dépouillement.
Grieu rappelle aussi, à la suite de Deus caritas est de Benoît XVI, que la diaconie « est une des missions de l’Eglise qu’elle ne peut déléguer à d’autres étant donné qu’elle appartient à sa nature ». Au même titre que la liturgie et l’annonce de l’Évangile, elle participe à la mission du Christ sur terre et « au rétablissement de l’Alliance ou de lien avec l’humanité ». Il se positionne comme un serviteur au service de celle-ci (Luc 22,27)
Matthieu 25 : le jugement au présent
Pour son travail de fin d’étude, Julien Bulliard est allé à la rencontre de la Parole, avec le texte de l’Evangile de Mathieu sous-titré par la Bible TOB** « Le jugement » (Mt 25,31-46).
« Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs :il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde.
Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! »
Des clés de lecture décisives
L’Évangile de Matthieu offre des clés de lecture décisives., écrit l’animateur pastoral. Faim, soif, étrangeté, nudité, maladie, prison : autant de situations humaines auxquelles Jésus associe des réponses concrètes. La progression est frappante. Des besoins élémentaires, on passe à des situations qui exigent relation, discernement et présence.
Il ne s’agit pas de tout résoudre ni de tout guérir, mais de visiter, d’être là. Le jugement, dans ce texte, dépend des gestes posés ici et maintenant. Servir les plus petits, c’est déjà rencontrer le Christ et entrer dans le Royaume. La diaconie est donc une mission de l’Eglise et donc doit être communautaire.
« J’ai beaucoup entendu dire, surtout dans le contexte genevois que la foi c’est quelque chose de personnel, et qui est donc de l’ordre du privé. Si privé veut dire sans prosélytisme, je veux bien – écrit Julien Bulliard – si cela veut dire sans que cela exerce une influence dans nos vies, ça me parait compliqué. Comment rendre le monde meilleur sans rien faire ? », questionne-t-il. Et de répondre : « Nous l’avons vu dans l’Evangile de Matthieu, suivre le Christ c’est aussi être là dans le monde, engagés dans le service aux plus petits ».
Une Église crédible par la cohérence
Julien Bulliard observe qu’en Suisse, un tiers des personnes se déclarant catholiques se disent croyantes sans appartenir à une communauté. Une étude récente pointe le manque de confiance et la baisse de crédibilité de l’Église institutionnelle. La question est alors incontournable : la crédibilité ne naît-elle pas de la cohérence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait ?
Pour Julien Bulliard, la diaconie est précisément un lieu où cette cohérence peut se manifester. Elle devient un langage compréhensible, y compris pour celles et ceux qui ne fréquentent plus la messe.
Vers une diaconie portée par la communauté
La diaconie doit être portée par la communauté. Parmi les pistes évoquées: rendre la diaconie visible dans la liturgie, créer des ponts avec la catéchèse, renforcer les liens entre paroisses et services cantonaux, imaginer des parrainages concrets de projets existants, officialiser et valoriser les engagements diaconaux des paroissiens.
En effet, selon l’auteur, l’exercice de la diaconie est nécessaire pour que les communautés paroissiales soient pleinement témoignage du Christ. Il s’agit de se mettre en route, rencontrer, servir, grandir ensemble.
À l’image du Christ et du pape François, il s’agit d’oser « sortir de sa zone de confort. Porter le souci de l’autre, parce que l’autre est aussi image du Christ ». Et parce que, dans cette rencontre, quelque chose du Royaume se donne déjà à vivre.
SD&C- ECR, janvier 2026
* Formation en animation pastorale — CCRFE (Centre catholique romand de formations en Eglise)
**Traduction Œcuménique de la Bible
Image: www.evangile-et-peinture.org/- Bernadette Lopez
